Dominique Borlot est scénographe d’équipement sur le projet du Rocher de Palmer et travaille pour l’agence spécialisée Scène. Dans cet entretien, il nous fait découvrir les coulisses de son métier et évoque son intervention dans la construction du Pôle Culturel et de Spectacles.

Comment devient-on scénographe d’équipement, pouvez-vous retracer votre parcours ?

L’agence Scène est composée d’ une équipe d’architectes et de professionnels issus du spectacle, ce qui est mon cas. J’ai longtemps travaillé comme régisseur général puis comme directeur technique au sein d’équipements culturels de type de théâtre ou encore dans l’événementiel et le cinéma. Il y a plus de 20 ans, j’ai rencontré Guy–Claude François et Jean-Hugues Manoury, les architectes de l’agence, sur un tournage de cinéma. Mon expérience de direction technique associée à leur travail se complétant bien, nous avons décidé de collaborer sur des projets. On peut dire que c’est le hasard des rencontres qui m’a conduit dans cette voie professionnelle.

Par scénographe, on entend plus souvent le terme décorateur de théâtre. Quel est votre métier ?

Un scénographe d’équipement travaille avec des architectes sur la définition d’un outil de travail : les besoins de façade, les volumes des salles, les jauges, les visées et l’aspect technique du projet, c’est à dire le plateau de scène, la machinerie scénique, les réseaux spécifiques, le son, l’éclairage, la vidéo… Nous ne sommes pas nombreux à faire ce métier très spécialisé, peut-être une vingtaine en France. C’est un petit milieu, dans lequel nous nous connaissons quasiment tous.

Quelles sont les principales connaissances pour faire votre métier ?

La connaissance du plateau et l’expérience technique me paraissent essentielles. Comme n’importe quel outil, il faut savoir s’en servir avant de pouvoir l’améliorer et trouver une ergonomie adéquate. Etre scénographe d ‘équipement implique un approfondissement constant de cet outil de travail.

Est-ce compatible avec le fait d’être un jeune scénographe d’équipement ?

Cela me paraît compliqué. Il existe quelques formations de scénographe en France, aux Arts Décoratifs ou dans certaines écoles d’architecture par exemple, mais il manque souvent pour les élèves (pas pour tous) la connaissance du plateau et de son utilité. Le vocabulaire spécifique et commun aux architectes, scénographes et futurs utilisateurs implique un certain degré de familiarité. Cet aspect confidentiel génère des approches conjointes avec les artistes ou les techniciens.

Comment se fait la liaison avec l’équipe de Bernard Tschumi (agence BtuA)?

Nous faisons partie de l’équipe initiale du concours car pour répondre a un appel d’offre sur des salles de spectacle, celle-ci doit obligatoirement être composée d’un architecte et d’un scénographe. Avec Bernard Tschumi, nous avons un passé commun. Nous avons réalisé un certain nombre d’équipements ensemble, tels que le zénith de Rouen ou celui de Limoges. En ce moment nous travaillons à la réalisation d’un très gros musée sur le site d’Alesia.

Pouvez-vous nous parler de la conception et des caractéristiques de la salle 650 du Rocher de Palmer ?

Le travail sur ce projet a été un peu étrange puisque le programme initial auquel nous avons répondu en phase concours à été modifié en cours de route. Au départ, nous avons travaillé sur deux types de salles différentes, l’une étant un espace consacré au théâtre (la salle 650) et l’autre une salle de concert (la salle 1200). Or, assez rapidement, la maîtrise d’ouvrage s’est rendue compte que le programme ne répondait pas à leurs besoins réels et la volonté d’utilisation de cette salle. Le travail s’est donc orienté vers deux salles de musique ce qui a conduit à transformer la salle 650 en salle de concert. D’où le fait que celle-ci soit en gradins et ait une configuration plus classique de type théâtre.

Mais pour la salle 650, au delà du fait que les spectateurs soient assis, peux on y accueillir n’importe quel type de spectacle ?

Oui bien sûr, elle a été définie de cette façon. Il n’y a pas de fosse d’orchestre, par conséquent il ne pourra y avoir d’opéra mais il y aura la possibilité de représenter de la musique sous toutes ses formes ainsi que du théâtre ou de la danse.

Existe t-il des innovations particulières ?

Dans la salle 1200, il y a des techniques mises en œuvre qui ressemblent plus à des équipements que l’on pourrait mettre en place dans des très grandes salles de type Zénith. En terme de gril technique ou de machinerie scénique, cela s’apparente à des techniques de levage avec des ballants à chaîne ou des moteurs ponctuels.

Un scénographe d’équipement travaille le rapport scène-salle, qu’est-ce que cela signifie ?

Entre la scène et la salle, il y a cette frontière difficile à résoudre qui est délimitée par le nez du plateau et qui crée un espace pour les artistes et un autre réservé aux spectateurs. Nous travaillons sur ce que l’on appelle le cadre de scène. C’est un travail important car il permet soit de renforcer la rupture entre la salle et la scène soit au contraire de l’atténuer selon la volonté des uns et des autres. Ainsi en fonction du choix opéré, le contact avec le public se fait de manière tranchée ou diluée. Ce travail se réfléchit avec l’architecte, nous déterminons si le public pénètre ou non dans la salle, si les spectateurs peuvent monter sur le plateau, etc… Le Rocher de Palmer présente les deux cas de figure : la salle 650 possède cette frontière bien définie par un cadre de scène, l’espace scénique est ainsi séparé contrairement à la salle 1200 qui présente un seul et même volume. Toutes ces dissemblances induisent des réglementations différentes en terme de sécurité c’est pour cela qu’il est important de le définir en amont.

Au delà du fait que le programme ait changé en cours de route, avez-vous rencontré d’autres difficultés sur ce projet ?

Nous avons rencontré les difficultés habituelles lorsqu’on travaille avec une équipe pluridisciplinaire. Il y a toujours des antagonismes à résoudre qui s’expriment au fur et à mesure, entre les besoins de l’architecte, du scénographe ou des utilisateurs. Ce que l’on pense dès le départ acquis est souvent remis en question. Par exemple pour le Rocher de Palmer, en dehors de la transformation de la salle 650, la problématique du numérique est venue se greffer. Cet aspect ayant été défini ultérieurement, il a impliqué un bouleversement, notamment en terme de réseau. A l’origine, nous avions réfléchi à un réseau analogique, puis subitement il nous faut passer à un réseau numérique, ce qui signifie des matériaux et un raisonnement d’utilisation différents. Entre la phase initiale de construction et le délai de livraison d’un bâtiment, il y a énormément d’allers et retours et de mouvements. C’est inhérent à chaque projet, surtout lorsqu’on construit un outil de travail, ce qui est complètement différent de la réalisation d’un logement.

Il s’agit d’une salle de concert implantée dans une zone habitée. Comment pouvez-vous rassurer la population face aux éventuelles nuisances sonores ?

Il n’y aura aucun bruit. L’acousticien présent sur le projet étudie à la fois l’acoustique propre des salles mais aussi l’acoustique du bâtiment dans son ensemble. Son travail consiste à protéger l’équipement des bruits extérieurs et protéger l'extérieur des bruits occasionnés par l’équipement lui-même. Pour cela, il y a une réflexion dès le départ sur l’enveloppe, celle-ci étant constituée de matériaux isolants thermiquement et phoniquement. Les deux aspects sont réfléchis ensemble et sont liés : il n’y aura ni déperdition de chaleur, ni déperdition de bruit. Quant aux salles, elles ont été séparées géographiquement afin de pouvoir les utiliser simultanément.

Avez-vous travaillé sur les studios ?

C’est un travail en cours. En terme de volume et d’architecture, les studios sont construits, aujourd’hui il faut s’attacher à mettre en œuvre les réseaux et l’équipement scénique .

Êtes-vous déjà monté sur les planches ?

Oui ! J’ai bientôt 60 ans et je dois avoir 40 ans de planche derrière moi, à tous les niveaux. A l’origine, j’ai une formation de comédien et j’ai exercé un peu tous les métiers dans le théâtre. J’aimais la troupe, la vie de compagnie, ça a duré quelques années et puis lorsque la troupe n’a plus existé je n’ai pas eu envie d’avoir une carrière personnelle. Le théâtre était pour moi une aventure humaine collective...