Après la lecture du cahier des charges, pouvez-vous nous raconter la genèse architecturale du projet ?

Ce fut une épopée car le cahier des charges était extrêmement précis voire peut-être un peu trop, avec la définition d’un programme très spatialisé. Durant la phase de concours, nous avons donc commencé par à mettre à plat ce cahier des charges et le dimensionnement des salles. C’est à ce moment que nous avons pris conscience de l’importance des lieux : une salle de 650 places avec sa très grande cage de scène, la salle de 1200 places qui peut accueillir un public debout, les flux du public, les locaux professionnels accessibles à la fois par une cour de service et depuis les salles. En clair, cela signifiait une imbrication vraiment complexe sur un terrain extrêmement contraint, situé entre le château Palmer, les dépendances et le bas de la colline dans un parc plusieurs fois centenaire. En tout, nous avons mis plus d’ 1 mois pour réussir à combiner tous les éléments du programme sur le site et à mettre en place un schéma fonctionnel compatible avec les enjeux du programme. Une fois ce canevas résolu - ce que nous appelons le diagramme schématique du projet - nous avons entrepris d’aborder les questions d’espace, de confort et de mode constructif du projet.

Qu’est-ce qui selon vous est le plus intéressant dans ce projet ?

Je dirais que pour nous le plus intéressant a été de travailler sur une succession de scènes de différentes tailles et d’usages. Penser la salle 650 avec un dispositif scénique et une grande cage de scène, un double grill, des gradins et des sièges confortables pour un public qui vient écouter des spectacles musicaux assis, ce n’est pas du tout la même chose que d’imaginer une salle pour 1200 spectateurs écoutant de la musique pop ou rock debout. Et puis dans le prolongement des espaces publics du Pôle Culturel, il ne faut pas oublier le studio d’enregistrement et de prise de son, qui est un outil professionnel extrêmement exigeant. Jusqu’ici, nous n’avions travaillé que sur des très grandes salles de spectacle (Zénith de 7000 à 8000 personnes) construites d’un seul tenant, avec des cages de scène de 40 m d’envergure, 30 m de haut. Ce qui nous a séduit dans ce projet, c’est justement cette imbrication très minutieuse, un peu à la manière d’une mécanique dans laquelle tous les rouages doivent s’enchaîner parfaitement les uns dans les autres.

La question de l’enveloppe, des coques plissées est-elle fondamentale ?

La question des enveloppes a toujours fait partie de nos recherches architecturales et notamment le travail d’espace sur « l’entre-deux » que l’on parvient à générer à partir du moment où l’on met en distance deux enveloppes. Par exemple, en ce moment , le chantier est très intéressant car on aperçoit une première coquille à la géométrie précise, rigoureuse et solide. Dans quelque temps, une deuxième enveloppe va venir se superposer à celle-ci, plus légère et travaillée sur la base d’une géométrie non régulière recouvrant les différences géométriques des 3 salles : les coques plissées. Ces coques surplombent le bâtiment dans une géométrie de points reliés utilisant le chemin triangulaire le plus court ; cela se rapproche des théories du mathématicien Voronoi et permet de créer le dénominateur commun pour l’ensemble des trois salles ; elles agissent comme le grand réunificateur de trois espaces dont le fonctionnement est autonome.

On vous a imposé un bâtiment déjà existant « Les communs » , comment vous êtes vous arrangé avec cette contrainte (si c’en est une) ?

Souvent les contraintes deviennent les aspects positifs d’un projet et l’enrichissent car elles nous obligent à trouver des astuces pour les contourner. Le bâtiment des communs accueillera un restaurant, une salle d’exposition, les bureaux administratifs et sera relié par ce qui est un peu le cordon ombilical du projet : la grande galerie de verre qui vient ceinturer la totalité des espaces. Effectivement, c’est un bâtiment qui a une facture différente, un volume avec une architecture un peu baroque qui doit se rattacher à un complexe contemporain. Ce dialogue entre l’ancien et le nouveau est un aspect architectural qui nous intéresse particulièrement, à l’image de ce que nous avons réalisé au Fresnoy. Ce dialogue de mise en tension entre un ouvrage contemporain et un bâtiment ancien est très fertile dans l’architecture car il permet de mettre en relief l’évolution de l’Histoire de notre discipline et ainsi, de s’y rattacher.

Le Rocher de P@lmer répond aux normes Haute Qualité Environnementale (HQE), pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Les normes HQE sont aujourd’hui une notion fondamentale pour tout ouvrage public ou privé. Nous y faisons très attention et nous essayons de mettre en œuvre tous les dispositifs intelligents pouvant aider à préserver l’environnement et à générer des économies d’énergie importantes. Concernant le Rocher de P@lmer, nous avons accordé un soin particulier aux aspects acoustiques, ce lieu étant dédié à la musique. Nous avons travaillé sur la limitation de nuisances sonores pendant les phases de chantier, mais aussi au sein du bâtiment qui sera acoustiquement très bien isolé, apportant des ambiances sonores calculées à l’intérieur des volumes. Du point de vue thermique, nous avons sur-isolé l’ensemble des enveloppes de façon à économiser l’énergie au maximum. Nous avons également limité la climatisation pour travailler sur une ventilation naturelle : par exemple sur la galerie de verre, nous avons mis en place un jeu de volets d’air frais et d’extraction d’air chaud par des ouïes mécaniques qui devront jouer le rôle de la climatisation. Les matériaux sont traités pour préserver les normes HQE, la récupération des eaux est également étudiée selon le potentiel du bâtiment. Sur tous les plans de la construction nous avons tenté de répondre au mieux aux enjeux réels de l’écologie ainsi l’implantation délicate de ce bâtiment dans le Parc Palmer en est déjà une démonstration.

Vous travaillez en équipe avec M.Bernard Tschumi, comment s’opère cette collaboration ?

Bernard Tschumi passe beaucoup de temps aux Etats-Unis et en déplacements, nous avons instauré une manière de travailler par des échanges récurrents : nous avons souvent des projets qui du point de vue de la conception traversent l’Atlantique plusieurs fois par jour, des croquis, des échanges téléphoniques, des mails. Nous pouvons avoir de très longues conversations ou au contraire ça peut se passer très rapidement. Bernard Tschumi a l’habitude de me confier qu’un bon concept est celui qui peut s’expliquer en trois phrases et souvent les projets dont nous parlons peu, semblent les plus évidents. Nous travaillons comme cela depuis le projet du Fresnoy en 1991 et je reconnais que ça nous permet d’avoir une vision beaucoup plus objective en cours de conception. Notre recherche consiste à trouver à l’intérieur d’un programme là clé ou le concept qui permettra de faire un projet inédit et dont la réponse architecturale permettra de franchir une nouvelle étape. Ce regard nous force à argumenter l’intérêt de telle ou telle option, conduisant in fine, l’équipe vers la solution la plus évidente. Ce processus de réflexion est aussi important que le projet final lui-même. Et puis, nous avons des équipes d’ingénieurs, de scénographes, d’acousticiens… Pour la phase de conception du Rocher de P@lmer par exemple, j’ai coordonné une équipe d’une trentaine de spécialistes. Nous avons eu des échanges parfois difficiles avec le Maitre d’Ouvrage, mais toujours dans l’exigence de la qualité du Pôle Culturel. Aujourd’hui en phase chantier, nous avons 22 entreprises avec chacune des équipes conséquentes ; on doit arriver à plus de 500 ou 600 personnes qualifiées qui jouent toutes un rôle important dans cette grande partition!

Quelles sont vos sources d’inspiration pour imaginer un projet, y a t’il des interactions avec d’autres formes artistiques?

Il n’y pas d’interaction spécifique à un seul et unique projet. Les inspirations artistiques sont là toute l’année, tous les jours, à travers des expositions, des livres, des œuvres musicales ou cinématographiques. Parfois des sujets interviennent dans le fil de la conception presque de manière impromptue. Une image, une idée ou un texte pour accompagner notre réflexion et la confronter à des questions similaires soulevées par le Rocher de P@lmer. Par exemple, pour le travail sur la couleur, je gardais en tête le travail d’architectes tels Luis Barragán pour qui, un seul éclat de couleur vive crée l’abstraction architecturale absolue ; mais aussi de jeunes artistes comme Xavier Veilhan explorant une nouvelle forme de traduction conceptuelle de la matière. Pour l’anecdote, et en référence aux arts numériques, pour mettre au point les différentes couleurs des coques plissées, nous avons pris un verre de vin de Bordeaux, que nous avons informatiquement pixellisé pour arriver à en déduire les différentes notes et tonalités subtiles de rouges. A cet instant, architecture, œnologie et arts numériques se sont croisés.

S’agit-il pour vous d’édifier un bâtiment ou de construire une pensée architecturale plus globale ? Dans ce cas quelle est-elle ?

C’est un peu des deux. L’un nous mène vers l’autre et vice versa. Au départ, nous répondons à un cahier des charges, et l’on s’interroge pour trouver comment organiser tous les éléments. Quel est le fil directeur que nous pouvons en dégager. Et après seulement, nous rejoignons une pensée architecturale beaucoup plus globale qui est liée à notre recherche contemporaine, notamment à travers la question des grandes enveloppes et la notion d’espace « entre-deux ». La construction d’une fluidité de l’architecture m’intéresse particulièrement. Mais aussi la transposition des usages d’un bâtiment et d’un lieu : comment donner une identité propre à chaque projet et décupler le potentiel d’un programme donné par une plus -value architecturale ; ce sont des questions majeures qui m’accompagnent à chaque projet.

Le passage de la matérialisation du dessin à la réalité se fait-il comme vous l’espériez ?

Non, il s’agit toujours de moments assez tendus et émouvants aussi. Lorsque je vois les prototypes, je ne suis jamais satisfaite parce qu’ils ne correspondent pas exactement à ce vers quoi nous devons nous diriger. C’est toujours une esquisse ratée un peu frustrante mais très riche d’enseignements. Ce passage à l’échelle 1 et ce suivi de chantier est extrêmement important parce qu’il advient pratiquement tous les jours des questions que l’on n’avait pas forcément pu anticiper à une moindre échelle, en maquette ou en dessin tridimensionnel. Sur un chantier, nous sommes confrontés à la réalité de la matière et des contraintes tout à fait spécifiques de la construction. C’est là que se joue la maîtrise de l’œuvre à l’échelle 1. On est ainsi amené à se reposer beaucoup de questions et vérifier chaque jour la force du concept d’origine. C’est une épreuve qui ne trompe pas.

En résumé, comment décririez-vous ce futur bâtiment ?

Nous avons imaginé ce bâtiment comme une promenade poétique et musicale implantée au cœur d’un magnifique Parc en surplomb de la Garonne.

Entretien réalisé le 10 février 2009 par Hélène Fiszpan